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DossiersQuelles stratégies pour la Corse ? La Corse dans la stratégie italienne

2 décembre 2019

Quelle place occupe la Corse dans la stratégie des fascistes ? L’intérêt militaire -plus évident après le débarquement des Alliés en AFN- se double de la volonté d’annexion procédant de la politique irrédentiste de Mussolini. Mais que peut faire Mussolini sans Hitler ?

Par le Général R. CRUCCU. Directeur Service Historique Italie. (Colloque d’Ajaccio, 28 et 29 juin 1976)

Le sujet de cet exposé demanderait, en première approximation, une analyse complexe, qui prenne en examen les deux volets fondamentaux du problème : le politique et le militaire.En effet, le régime fasciste qui dirigeait à l’époque l’Italie, avait essayé de donner une certaine importance, d’ailleurs artificielle, à l’aspect politique de la question corse, en s’appuyant sur des aspirations présumées – de la part des Corses et des Italiens – à l’annexion de la Corse à l’Italie.

De l’irrédentisme.

L’irrédentisme, sur lequel on avait fondé le problème, n’avait d’ailleurs aucune motivation historique : il n’y avait eu, au cours des derniers 200 ans, de la part des Corses, aucune requête dans ce sens ; et on n’avait jamais eu en Italie de manifestations de masse semblables à celles qui entre 1866 et 1918 avaient porté sur Trente et Trieste.
Le déroulement rapide et défavorable des événements de la guerre raviva d’un seul coup la conception irrédentiste fasciste, tout en faisant prévaloir les exigences de caractère militaire.
C’est pourquoi, je me pencherai principalement sur le volet stratégico-­militaire du problème, en me bornant tout simplement à quelques mots de nature historique dans le but de faire apparaître que les Italiens – à quelques exceptions près – n’ont jamais eu d’aspirations annexionnistes à l’égard de «L’île de beauté».

A l’époque du troisième Traité de Compiègne de 1768, par lequel Gênes céda la Corse à la France (1), l’Italie n’était pas encore rassemblée en un seul état national, et ce fait passa inaperçu. Peu de gens de l’île s’aperçurent de cela; parmi les autres, Pietro Verri – représentant typique italien du réformisme du XVIII siècle – écrit à son frère Alexandre : «Je crains des troubles sérieux pour toute l’Italie… Une fois maîtres de l’île, les Français se rendront maîtres du commerce de Gênes, et par là même de celui de Milan. Entre les mains de la France, [la Corse] représente une position qui décide de l’équilibre de l’Italie…» Il s’agissait, carrément, des préoccupations d’ordre économique, où il n’y avait pas de sentiment patriotique ni irrédentiste. Même chose en ce qui concerne les préoccupations du ministre bourbonien Tanucci et celles de l’Abbé Galliani, qui étaient eux-aussi très intéressés par ce problème ; au contraire Alfieri, très connu à cause de sa haine envers la France, estima les luttes de Pasquale Paoli comme les premières de l’indépendance italienne.

Les instances de caractère irrédentiste parurent très rarement pendant le «risorgimento» italien. En 1831 Giuseppe Mazzini, exilé de Marseille, débarqua en Corse et écrivit que l’île «était vraiment italienne ; italienne non seulement du point de vue de sa nature et de sa langue, mais aussi par ses tendances et son sentiment généreux de la Patrie…»
Les interprétations de cette affirmation pourraient être nombreuses ; il parait que Mazzini, très jeune à cette époque, pensait déjà à une réorganisation européenne – préconisée ensuite en plusieurs de ses écrits – qui prévoyait 13 Etats fondamentaux, groupant les différentes nationalités, liés entre eux par une suprême «Association des peuples». En outre, paraît-il, Mazzini fut très frappé par la chaleureuse hospitalité des Corses à son égard et envers les autres exilés des persécutions autrichiennes, piémontaises, pontificales et bourboniennes.
Parmi ceux-ci, Tommaseo et Guerrazzi, notamment, crurent reconnaître parmi les Corses «langue, chants, mœurs et tempérament italiens » Mais, y-a-t-il   une grande différence entre les mœurs, les chants, les sentiments et même la langue des Français et des Italiens ?
Pendant la période du «risorgimento», les Corses suivirent affectueusement et avec générosité (comme tous les Français, d’ailleurs) les problèmes italiens. On édita des tracts et à ce propos l’imprimerie Fabiani rendit de grands services ; les exilés furent toujours accueillis avec sympathie ; plusieurs Corses voulurent donner leur sang pour la cause de l’unité de l’Italie. Il suffit rappeler Leonetto Cipriani, qui combattit en 1848 avec les étudiants de la Toscane à Montanara, et Desidero Petri, qui, débarqué avec les Mille de Garibaldi, fut parmi les premiers tombés au champ d’honneur à Calatafimi.

C’était l’époque romantique des Shelley, des Byron, des Santarosas, des Turrs. Par contre, les patriotes italiens ne soulevèrent plus de questions sur l’italianité de la Corse. Tous les efforts, les énergies, les sentiments de, ceux qui voulaient l’unité de l’Italie étaient tendus contre l’oppression de l’Autriche ; la France était un allié ; la belle île était devenue carrément française, il n’y avait donc aucune passion populaire qui en revendiquât l’appartenance à l’Italie.
Il n’y eut aucune initiative, aucune aspiration, aucun signe de la part de l’Italie, pendant la période de formation de son unité, vers un irrédentisme corse : non plus qu’en 1870, après Sedan, lorsque la France elle-même était si gravement abattue (2). Francesco Crispi – le ministre qui participa très activement à la politique de l’époque contre la France ­ne fit, non plus, aucune allusion à une question Corse (3).

Il y eut, la Grande Guerre, l’alliance avec la .France, la victoire contre les Empires centraux et la politique de l’immédiat après-guerre ; l’Allemagne fut à cette époque la principale préoccupation de tous les pays de l’Entente. Aucune question corse n’apparut, non plus, pendant les premières années du régime de Mussolini. Mais pour la survie des dictatures il faut toujours du prestige et des guerres : le fascisme de Mussolini malheureusement respecta cette règle.

L’Italie fasciste, la Méditerranée, la Corse.

Tout doit être mis en oeuvre aux fins de disloquer
l’unité intérieure de nos ennemis en fournissant
les mouvements antisémites, en aidant les
pacifistes, en soutenant les autonomie régionales
(Alsace, Bretagne, Corse, Irlande)
30.05.1939. Mussolini à Hitler
L’Italie ne sera vraiment une grande puissance indépendante qu’après avoir brisé les barreaux de sa prison méditerranéenne : la Corse, Bizerte, Malte…
31.03.1940. Mémorandum au roi d’Italie.

Voilà la bruyante manifestation du 30 novembre 1938 à la Chambre des Faisceaux et des Corporations à l’occasion de laquelle on réclama Nice, la Corse, la Tunisie et Djibouti Ce sont les signes tangibles d’une politique hostile à fa France, – sûrement pas partagée parle peuple italien – qui porteront l’Italie à la guerre et à la défaite. Pour sa politique, il fallait à Mussolini inventer un irrédentisme corse, tout flambant neuf. (4)

Au début de la deuxième guerre mondiale, à la propagande et aux velléités de Mussolini, faisait pendant une situation italienne bien différente. La puissance des Forces Armées était en effet très réduite, en conséquence de la série des aventures (Ethiopie, Espagne, Albanie) que Mussolini avait voulues; il fallait, à l’Armée en particulier, un lourd travail de rénovation et de développement. Du reste, au moment de la signature du «Pacte d’Acier», le ministre des Affaires Etrangères, le comte Ciano, à cause des instructions reçues par Mussolini, avait expliqué très clairement aux hommes du gouvernement nazi la situation italienne et en conséquence l’impossibilité pour l’Italie d’entrer en guerre avant 1943. Le Führer, apparemment, s’était montré très compréhensif et avait partagé le point de vue du Duce.

Il est évident, donc, que la situation des Forces Armées italiennes, en cas de guerre soudaine, ne pouvait permettre qu’une attitude strictement défensive : en fait plusieurs fois, en 1939 et pendant les premiers mois de 1940, Mussolini (qui avait revendiqué pour lui-même la direction de la conduite des opérations) et les autorités militaires les plus hautes étaient tout à fait d’accord qu’il fallait éviter avant tout la guerre, et si celle-ci devenait inéluctable, prévoir partout -aux frontières italiennes et aux frontières de Libye (5)- une attitude défensive.

En 1926 un officier supérieur de la Marine militaire italienne, dans une étude à caractère stratégique qui concernait la Corse (6), mettait en évidence entre autres, que des artilleries à longue portée, déployées le long des côtes nord-orientales de la Corse, auraient été en mesure d’atteindre avec leurs obus, les îles de l’archipel toscan et même les plus importantes agglomérations proches du littoral tyrrhénien. Le susdit officier avait, peut-être, à l’esprit la grande Bertha allemande, qui en 1918, avait lancé ses obus sur Paris à la distance de 100 kilomètres environ, ou bien les portées des canons les plus grands de la Marine ; de toute façon ses affirmations -à cette époque sûrement excessives-constituaient un témoignage des préoccupations que les états-majors italiens avaient à l’égard de la Corse au cas d’une guerre contre la France.

L’étude citée éclairait, d’ailleurs, très efficacement cette menace potentielle, mettant en évidence les deux fonctions essentielles que l’île aurait dû remplir : celle de base aérienne pour l’offensive contre presque toute l’Italie et contre la Sardaigne ; et celle de base intermédiaire en cas de débarquements sur les côtes de la Toscane et du Latium. L’auteur arrivait à la conclusion qu’il était convenable d’attaquer par surprise la Corse au début des opérations, dans le but d’occuper l’île aussi vite que possible.

En 1939 et en 1940 il était encore possible repérer des intuitions justes dans l’étude faite par l’officier de la Marine ; l’évolution de la guerre, de toute façon, ne permit pas de concrétiser les menaces que l’Italie pouvait attendre de la Corse.
On trouve un aperçu stratégique de plus grande envergure, à l’égard de la Corse, dans une étude géopolitique, faite par la Commission italienne d’armistice avec la France en juillet 1941 (7). L’étude considérait la Corse, avec la Sardaigne, comme un élément d’une grande digue qui sépare la mer Tyrrhénienne de la Méditerranée occidentale. Cette digue avait deux fonctions stratégiques : une fonction défensive, en tant que rempart protecteur de toute la côte italienne (ligurienne et Tyrrhénienne) ; et une fonction offensive en tant que pont d’envol vers les terres, les mers, les airs qui entourent la digue même. L’étude continuait en mettant en évidence que la Corse, étant dans les mains des Français, brisait la valeur stratégique militaire de la digue, et créait une base de départ offensive sur le flanc de l’Italie, avec des distances moyennes de 130 km de Livourne, 210Km de Gênes et 260 km de Rome.

1940. La France vaincue. La Corse neutralisée

Aux premiers mois de 1940, l’attaque et l’occupation de la Corse auraient été du reste, trop onéreuses pour les Forces Armées italiennes, qui peut-être, étant en conditions précaires, n’auraient pas été en mesure de terminer l’opération avec succès. Cette considération est mise en évidence dans le mémoire, fait par Mussolini, envoyé au Chef d’état-major général, le maréchal Badoglio, le 31 mars 1940 (8) ; dans ce mémoire, Mussolini, tout en confirmant à nouveau l’attitude strictement défensive que l’Armée de terre prendrait partout en cas de guerre, écrivait ainsi : «On peut envisager une occupation de la Corse, mais peut-être le jeu ne vaut-il pas la chandelle : de toute façon il faudra neutraliser les bases aériennes de cette ile.»
Voilà, donc, le point : on aurait dû occuper la Corse tout de suite au début des opérations; mais cela aurait été trop coûteux à tous les points de vue. Il était préférable donc, à ce moment-là, de faire en sorte de neutraliser les aéroports de l’île, pour éviter de grandes offensives aériennes contre l’Italie.

Le mémoire opératif du 31 mars fut bientôt dépassé par les faits : en voyant la France battue par les armées de Hitler, Mussolini décida d’entrer précipitamment en guerre avec l’illusion que celle-ci était désormais proche de la fin. En juin 1940, la Corse ne pouvait plus exercer aucune menace d’une certaine importance à l’égard de l’Italie. La France, en effet, était désormais abattue; la Grande-Bretagne n’avait pas dans la Méditerranée de forces suffisantes pour l’occuper. L’attitude prise par le Commandement Suprême italien à l’égard de l’île semble donc logique et cohérente. Il était mieux de ne pas dépenser trop de forces pour un exploit pratiquement improductif, et de toute façon au résultat difficile tant que la France ne se serait pas retirée du conflit : car il y avait encore, à ce moment là, dans l’île de nombreuses forces françaises, ses ports et ses zones de débarquement semblaient insuffisantes pour une opération de grande envergure, le terrain était particulièrement difficile et on pouvait présumer un accueil très hostile, de la part de ses habitants. Il sembla donc préférable d’attendre la chute définitive de la France qu’on pouvait prévoir très proche. Une attitude analogue avait été, d’ailleurs, prévue aussi pour les autres fronts italo-français : on ne devait, en fait, envisager contre la France, déjà très affaiblie, aucune sanction offensive ni par air, ni par mer, si non en cas de provocation.

Voilà un fait vraiment unique dans l’histoire on déclare une guerre et en même temps on donne l’ordre de ne pas presser la détente; et en plus on voudrait la même attitude de la part d’un ennemi qui n’avait pas voulu cette guerre et qui pouvait seulement avoir des ressentiments envers l’Italie. C’était une situation insoutenable; on viola bientôt la trêve d’armes; les Français envoyèrent une de leurs escadres navales bombarder Gênes et Savone, en vérité avec des résultats très faibles; Mussolini commanda l’exécution de petites offensives, dans les Alpes et des bombardements aériens ailleurs. Voilà, donc les offensives aériennes déclenchées contre tous les ports et les aéroports de la Corse, en harmonie avec les plans opérationnels initiaux.
Quelques jours après, la France fut astreinte à demander l’armistice à l’Allemagne et donc aussi à l’Italie. Dans les conditions d’armistice, l’occupation de la Corse ne fut pas du tout envisagée*. Les mesures suivantes seulement furent adoptées : la démobilisation d’une grande partie des troupes de l’Armée de terre; on laissa en service seulement quelques formations qui n’étaient pas équipées d’armes automatiques lourdes et de mortiers, parmi lesquelles un bataillon à Bastia, une unité d’artillerie aérienne à Ajaccio, une compagnie pour la défense des fortifications en plusieurs endroits, deux batteries côtières ; les forces de la Marine militaire avaient été limitées à trois dragueurs de mines, un remorqueur, un bateau à vapeur ; tous les aéroports avaient été mis hors service sauf ceux d’Ajaccio et de Calvi et l’hydrobase d’Ajaccio ; les forces de police avaient été réduites à une compagnie de gendarmes implantée à Bastia et à Ajaccio et quatre escadrons de gardes à Ajaccio, avec la tâche d’assurer l’ordre public dans l’île entière. On rendit inefficaces ou presque les matériels excédents, les artilleries en particulier, qui furent stockées dans des dépôts. Même le chef d’Etat-Major général français, le Général Gamelin, dut penser qu’une attaque italienne sur la Corse aurait été un jeu -employant les mots mêmes de Mussolini- qui ne valait pas la chandelle. Dans une note rédigée en hiver 1939/1940, concernant les opérations prévues pour le printemps 1940 (retrouvée par la Commission italienne d’armistice en novembre de la même année), le Général Gamelin n’envisageait – dans le cas où l’Italie entrerait en guerre à côté de l’Allemagne – aucune opération qui partait de la Corse contre les côtes de l’Italie. Il envisageait, au contraire, la possibilité d’une attaque depuis la Tunisie contre la Sicile.

En substance, on peut conclure qu’en 1940, ni l’Italie ni les alliés franco-britanniques n’envisagèrent d’exploiter l’importance stratégique de la Corse. Aucune des deux parties, probablement, n’avait les moyens pour exploiter les grandes possibilités offensives de l’île. L’Etat-major de l’Armée italienne, avait rédigé, de toute façon, depuis longtemps son plan opératif en vue d’un éventuel débarquement en Corse. Le plan initial spécial «C» fut détruit le 11.6.1941 (dans les archives du Service Historique de l’Armée, on trouve seulement le procès verbal relatif à sa destruction et donc il n’est pas possible de l’étudier (9) et il fut remplacé avec des directives opérationnelles nouvelles sous le titre «Exigence C2», que le Commandement du 7ème Corps d’Armée de Florence mit à jour jusqu’au moment de l’occupation effective de l’île, le 11 novembre 1942. (10). Il vaut la peine de donner un bref aperçu de ce plan destiné à ne pas être suivi en raison des événements successifs. L’exécution du plan en question était prévue dans l’hypothèse d’un débarquement de forces britanniques ou Anglos-gaullistes sur l’île, ou de toute façon lorsqu’une menace de ce genre se constituerait. La deuxième hypothèse se concrétisa en novembre 1942 à la suite du débarquement des Américains au Maroc et en Algérie. L’ «Exigence C2» prenait en examen une attitude hostile à l’Italie de la part des forces françaises restées en Corse à la suite de l’armistice, et surtout de la population de l’île ; et il faut mettre l’accent sur ce fait, absolument en contraste avec la campagne irrédentiste menée pendant les dernières années par le Gouvernement et par le régime fasciste. L’Etat-major italien était resté bride en main face aux illusions propagandistes de Mussolini. Les opérations envisagées par le plan avaient comme but de créer, au plus vite, deux «têtes de débarquement» respectivement sur les côtes occidentales (à Ajaccio) et orientales (à Bastia) et d’aboutir à partir de là, à une occupation rapide de toute la Corse; on aurait du arrêter un débarquement éventuel de l’ennemi sur la partie occidentale de l’île et ensuite le repousser. Le 7ème Corps d’Armée avec deux divisions («Friuli» et «Cremona»), des troupes et des services de corps d’armée et éventuellement une légion de Chemises Noires, était destiné à l’exécution de l’«Exigence C2». On aurait partagé ces forces en quatre colonnes dont deux auraient été embarquées à Livourne (ou à Portoferraio) et les deux autres en Sardaigne (dans les ports de Oliban, de la Madeleine, et dans le port des Orangers).

Après l’armistice des Puissances de l’Axe avec la France et jusqu’au débarquement nord-américain sur les côtes de l’Afrique du Nord française, la Corse vit tranquillement. Dans l’économie générale des opérations, la haute mer Tyrrhénienne et la mer Ligure, étaient trop périphériques par rapport au théâtre principal des opérations en Méditerranée, la Libye et l’Egypte ; toute l’attention des flottes italiennes et britanniques et, en conséquence des aviations, était portée à ce secteur et aux convois de bateaux qui l’alimentaient; le Canal de Sicile, la mer Egée, la partie de la Méditerranée entre la Sicile et la Tunisie constituaient, pratiquement, l’épicentre des actions des forces aéronavales opposées. Il sera utile de repérer que la Corse, en ce temps là, n’avait aucune importance du point de vue stratégique pour l’Italie: ses aéroports étaient loin de l’Afrique du Nord; même chose en ce qui concernait ses ports qui en plus ne permettaient pas l’accostage et l’abri de grands bateaux. D’autre part l’Italie disposait des bases bien plus équipées pour des opérations aéronavales en Sicile, dans la Péninsule, en Grèce, à Rhodes et en Crète.

En ce qui concerne les Britanniques, l’occupation de la Corse aurait permis d’approcher de l’Italie leurs offensives aériennes; toutefois sûrement pas navales à cause de la faible capacité des ports de la Corse. Mais en 1940, en 1941 et jusqu’à l’automne 1942, l’occupation de la Corse aurait trop couté à l’Angleterre car cela aurait entraîné, non seulement des pertes importantes en hommes et en moyens terrestres, navals et aériens, qui peut-être ne valaient pas la mise, mais aurait aussi imposé de soustraire plusieurs forces du front de l’Afrique du Nord, en soulageant l’armée italo-allemande, avec des conséquences, peut-être, incalculables.

Après le débarquement des Alliés en A.F.N. (Nov. 1942) suit l’occupation italienne jusqu’à sa capitulation

Le débarquement des Anglo-américains dans l’Afrique du Nord française changea complètement la situation: il s’agissait, en effet, de forces fraîches qui de l’Algérie auraient pu non seulement prendre par derrière l’armée blindée de Rommel en repli de l’Egypte et de la Libye, mais essayer aussi d’occuper la Sardaigne, et surtout la Corse, qui manquait complètement de forces de l’Axe, et où elles auraient trouvé un accueil favorable.
Voilà donc la soudaine occupation italienne, qui permit d’éloigner des côtes tyrrhéniennes les offensives aériennes de l’ennemi et conditionna ses velléités de débarquement sur la Péninsule et en Provence.
La situation de novembre 1942, imposa l’occupation de la Corse par des opérations très rapides ; c’est pourquoi, comme on a dit tout à l’heure, il ne fut pas possible de suivre la planification «C2». Lors de l’embarquement, à Livourne, des premiers échelons, les bateaux qui étaient envisagés dans le plan n’étaient pas dans ce port. La marine marchande italienne, en novembre 1942, pouvait compter, désormais, sur un petit nombre de bateaux, à cause des lourdes pertes subies pendant la guerre ; les bateaux restants étaient en permanence dans la mer pour faire face autant que possible aux exigences de l’Afrique du Nord.

L’exigence de se dépêcher (entre autres des bruits couraient sur des convois alliés en navigation vers la Sardaigne et la Corse), entraîna le Commandant du 7ème Corps d’Armée à embarquer les premiers échelons sur la flotte légère qui était à Livourne. De toute façon, de Livourne et de la Sardaigne toutes les forces embarquées naviguèrent sans être dérangées vers la Corse et y débarquèrent sans y trouver aucune résistance : il y eut seulement des protestations formelles de la part du Préfet d’Ajaccio et du Sous-préfet de Bastia, qui de toute façon, assurèrent leur collaboration pour le maintien de l’ordre public.

D’autre part, les troupes italiennes avaient reçu -en date du 10, 11 et 16 novembre- des ordres très stricts de se tenir très correctement à l’égard de la population corse et de s’abstenir absolument de toute allusion irrédentiste ou bien revancharde (11). On notifiait aux autorités françaises et aux citoyens que l’on avait débarqué seulement pour protéger l’île des possibles offensives anglo-américaines et que les clauses d’armistice avaient encore leur valeur, y compris, l’interdiction pour les forces italiennes de faire des réquisitions ; on assurait aussi, les Corses que les troupes italiennes ne se présentaient pas en ennemies, mais plutôt en amies de la France, et notamment des Corses.
En effet, les premiers vingt jours d’occupation ne furent pas caractérisés par des accidents considérables -le premier attentat eut lieu à un dépôt militaire seulement le 4 décembre- mais plutôt par une ambiance courtoise et décontractée entre autorités militaires italiennes et autorités civiles françaises qui de leur part furent très sensibles aux exigences propres d’une occupation militaire.

Ensuite, fin novembre, Rome donna au Commandant des troupes italiennes, des ordres portant sur une progressive limitation de l’autonomie des autorités françaises et, par conséquence, l’ambiance commença à se gâter. D’abord le Commandant des troupes françaises reçut l’ordre, le 30 novembre, de démobiliser tous les militaires en service sous les drapeaux. Ensuite, le 12 décembre, le préfet fut obligé de livrer aux commandants d’armes italiens toutes les personnes notoirement contraires à l’Axe. Enfin, le 1er janvier 1943, la gestion du réseau radio de l’île fut prise en charge par le seul Commandant du génie du 7ème Corps d’Armée. Le 18 janvier le Gouvernement italien communiqua au Gouvernement de Vichy, qu’il assumerait en Corse et en Provence tous les droits de la nation occupante.

Mais le déroulement des événements de la guerre était de plus en plus défavorable aux puissances de l’Axe : les Corses, qui d’ailleurs étaient bien renseignés sur la situation réelle grâce à la presse officielle et aux interceptions des émetteurs anglais et de la France libre, pouvaient d’ailleurs toucher cela de la main, si l’on peut dire, par les survols quotidiens par des formations ennemies déjà tout à fait maîtresses de l’air; l’artillerie anti-aérienne italienne n’était pas tellement efficace et l’aviation de chasse -ce qu’il en restait- était engagée ailleurs. A cela il faut ajouter que les Anglo-américains au début du printemps, commencèrent à manifester leur présence aussi sur la mer : à ce moment là, des destructions de navires italiens dans le couloir de mer situé entre la Corse et l’île d’Elbe s’ajoutèrent aux actions de soutien des patriotes, conduites par le sous marin «Casabianca».

Tout cela augmenta la tension et les préoccupations des autorités italiennes, d’une part, et réveilla le patriotisme, apparemment assoupi, des Corses. C’est ainsi que les premiers attentats et les premiers conflits armés commencèrent. Les représailles qui s’ensuivirent, même si elles furent moins dures qu’ailleurs, accrurent la rancune des populations vers nos troupes. Entre autres, à Ajaccio où un grave accident eut lieu au mois de juin [la fusillade de la Brasserie Nouvelle], on décida de fermer les locaux publics, les magasins (exception faite pour les magasins d’alimentation et pour les pharmacies) et on établit des restrictions au couvre-feu. Ces mesures furent laissées en vigueur pour dix jours, à peu près. Les responsables corses furent capturés et envoyés en Italie dans des camps de concentration.

Mais en regard de ces événements malheureux, d’ailleurs inévitables en temps de guerre, il faut aussi rappeler toutes les actions de bonne volonté de part et d’autre. En ce qui concerne les Italiens, il suffit de rappeler la fourniture de farine à la population civilede la part des Français, il suffit rappeler la participation de la population de Bastia aux funérailles de 13 soldats italiens morts en mer le 19 avril sur le paquebot Crispi qui avait été torpillé. Et l’on arriva ainsi jusqu’au 8 septembre 1943.

Il n’est pas nécessaire de mettre l’accent sur les actions conduites par les troupes italiennes contre les Allemands, tout d’abord toutes seules**, tout de suite après avec les patriotes réarmés, dès le 9 septembre et les unités françaises débarquées sur l’île. Les opérations pour la libération de l’île, dirigées par le Général Martin, ­se terminèrent le 4 octobre par la conquête de Bastia. A partir de ce moment-là, la Corse remplit, vis à vis des forces armées allemandes qui opéraient en Italie, la fonction de grave menace que les Etats Majors italiens lui avaient reconnue dans leur plans d’avant-guerre: les aérodromes de l’île représentèrent des bases d’importance capitale pour les avions alliés qui portaient leurs attaques contre les bases et les troupes allemandes en Italie et aussi contre les infrastructures militaires, les  points sensibles et les industries de l’Autriche et même de l’Allemagne: l’année suivante, après le débarquement allié en Provence, cette importance augmenta encore. Les ports de la Corse, même si les fonds étaient limités et les équipements peu nombreux, représentèrent eux-aussi des points d’appui très utiles pour les navires alliés notamment pour la flotte légère et les sous-marins (Bastia, Ajaccio, rade de Porto-Vecchio, bouches de Bonifacio). On peut donc affirmer que la valeur stratégique de la Corse eut une grande importance dans la lutte finale des Alliés contre le troisième Reich.

CONCLUSION

En guise de conclusion, voilà les points principaux de cet exposé.
Primo
 : Même si la Corse, en raison de sa position, de la nature du sol et, peut-être aussi, du caractère de ses habitants, appartient à l’aire géographique italienne, elle est depuis longtemps française. On pourrait se demander comment cela s’est passé, compte tenu de la distance (par rapport à l’Italie) entre la France et la Corse. Eh bien, à part la situation historique de l’Italie à l’époque à laquelle l’île devint française (ce qui sans doute eut quelque influence sur ce changement), il faut chercher la réponse dans la grande capacité d’assimilation de la France. Cette capacité vient sûrement des grandes traditions historiques, de l’extraordinaire civilisation, de l’organisation sociale très avancée, de l’esprit de tolérance à peu près unique (s’agissant de néo-latins…) de cette grande nation. D’ailleurs les habitants aussi d’autres territoires, naguère étrangers (il suffit penser au Comté de Nice et à la Savoie) sont aujourd’hui français.
Secundo
 : Les revendications italiennes à l’égard de l’île furent au long de l’histoire, sporadiques et pas du tout convaincantes. Certes le problème fut en quelque sorte touché par certains tout de suite après l’annexion de la Corse à la France, lorsque, justement, l’événement était récent; il fut tout-à-fait oublié après l’unité de l’Italie; il fut proposé de nouveau et d’une façon artificieuse les dernières années du fascisme, à l’appui d’une politique autoritaire et impérialiste.
Tertio
 : et ceci représente le véritable thème de l’exposé, la Corse eut une grande importance stratégique dans la Seconde Guerre mondiale : cette importance, dont les Etats-Majors italiens étaient très conscients, fut mise en sommeil les premières années de la guerre, après l’armistice entre France et Pays de l’Axe, quand les théâtres opérationnels s’étaient éloignés de l’Italie ; cette importance augmenta au fur et à mesure que les forces italiennes perdaient du terrain sur «Quatrième Bord» et atteignit son envergure maximum quand les opérations de guerre se déplacèrent sur le territoire métropolitain.

Enfin, un souhait conclusif : que la Corse, qui a vu les Italiens et les Français rassemblés pour combattre l’ennemi commun, l’Allemagne hitlérienne, puisse devenir, au fil des années, un élément fondamental de la solidarité entre France et Italie et aussi tous les Pays de l’Europe. Et que ce souhait prenne sa source dans l’histoire qui a vu maintes fois les habitants de cette île merveilleuse près des Italiens qui combattaient pour leur indépendance et leur liberté.

Général R. CRUCCU. Directeur Service Historique Italie.

 LIENS :
La Corse dans la stratégie alliée
La Corse dans la stratégie allemande
La Corse dans la stratégie britannique

Notes de la Rédaction :
*
Mussolini doit se conformer aux visées stratégiques de Hitler ; il ne peut que ce que Hitler veut.
**Le harcèlement des troupes allemandes par les Résistants a commencé dès le 9 au matin. On ne connaît pas d’engagement de troupes italiennes antérieur. Le comportement des troupes italiennes, donc leur contribution à la libération de la Corse fait débat et mériterait une étude approfondie.  La volonté du Général Magli de s’en tenir à une neutralité vis à vis des patriotes et des troupes allemandes, son attitude équivoque a eu des effets contrastés sur le comportement des troupes italienne sur le terrain. Il n’en demeure pas moins que les plus lourdes pertes, ce sont les soldats italiens qui les ont subies.

Note de l’auteur :
(1) Par ce traité Gênes aurait dû avoir la souveraineté de «jure» sur l’Île. Ce fut le 30.11.1789, que l’Assemblée Constituante française, unilatéralement, décréta l’annexion définitive de la Corse.
(2) On sait que, au contraire, le roi Vittorio Emanuele II aurait voulu venir en aide à Napoléon III au moment dé la défaite, qu’il en fut em­pêché par ses ministres qui connaissaient bien la faiblesse italienne.
(3) Garibaldi, seulement, avant de mourir, réclama l’italianité de la Corse, en s’adressant aux jeunes-gens. Peut-être, il y avait encore en lui du ressentiment à cause de l’ingratitude que l’Assemblée Nationale Française lui avait manifestée en 1871 : peut-être avait-il été très touché par les effusions de sang qui venaient de se passer à Marseille et qui avaient été la cause de la mort de plusieurs ouvriers italiens.
(4) Gioacchino Volpe, historien italien très connu qui fut sûrement favorable au fascisme, reconnaissait dans ses oeuvres de cette époque que la Corse était désormais française.
(5) On avait envisagé, pour l’Ethiopie seulement, la possibilité d’une attitude offensive.
(6) Thèmes individuels du Cap. F. Carlo Cattaneo. Considérations sur le problème méditerranéen et sur la politique navale de l’Italie.
1er thème de débarquement : «Occupation de la Corse». Istituto di Guerra Marittimo – 6A Sezione 1926 – 1927 – Fascicolo C16 – Biblioteca Militare Centrale VIII/1920.
(7) Commission italienne d’armistice avec la France : «La Corse» – Etude géo-politique-militaire 15.7.1941 – Ufficio Storico SME.
(8) SME- Ufficio Storico : «La préparazione al conflitto e l’avanzata su Sidi el Barrani» (La préparation au conflit et l’avance sur Sidi el Barrani) – Ann. 5 – pag. 162 et suivantes.
(9) Procès verbal de destruction n. 109532/76.1.2. du 11.6.1941 – Archives Ufficio Storico SME Racc. 126.
(10)Archives Ufficio Storico SME – Racc. 97.
(11) Journal historique du 7ème C.A. – Archives Ufficio Storico SME­Racc. 990, IT 1329.

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