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Biographies VESPERINI Marc-Marie

5 octobre 2020

Marc-Marie Vespérini, né le 3 février 1894 à Cargiaca (Corse du Sud) ; mort le 28 février 1973 à Porto-Vecchio (Corse du Sud) ; exploitant forestier-charbonnier ; militant communiste ; résistant membre du Front National de Corse.

Marc-Marie VESPERINI, Résistant à Serra di Scopamena

Le père de Marc-Marie Vespérini, Antoine-Marie, était un berger qui aimait lire. Marc-Marie était l’ainé de huit enfants.
Il fit des études primaires, obtint le certificat d’études et devint charbonnier en Alta Rocca, dans la grande forêt du Sartenais. L’Alta Rocca, ce bastion montagneux du sud de la Corse, est enserré dans les massifs issus de la surrection alpine de l’Incudine et de Bavella. L’industrie du charbon de bois, alors très importante, demandait la présence constante des ouvriers : abattage du chêne vert, transport des fûts, construction de la charbonnière puis combustion lente à surveiller étroitement. Il fallait une demi -tonne de bois pour obtenir 100 kilos de charbon[1].

Marc-Marie Vespérini eut 20 ans en 1914. Mobilisé comme deuxième classe, rapidement formé et initié au maniement du canon de 130, il fut envoyé au front, sur la Meuse. Il survécut à cette longue guerre mais ne fut démobilisé que le 6 septembre 1919. Il fut blessé une première fois en 25 avril 1915 pendant le combat des Eparges, du nom d’un village situé à une vingtaine de Km au sud-est de Verdun : c’était le début de la guerre de tranchées. Les Allemands tenaient une forte position sur une crête que les Français attaquèrent à plusieurs reprises dès le mois de février 1915. Les soldats, transformés en terrassiers, avaient creusé des sapes et s’y terraient sous la pluie, dans la boue, entre deux assauts. C’est en avril que les Français reprirent la crête ; ils la gardèrent jusqu’à la fin de la guerre. Remis de sa blessure à la jambe, renvoyé au front, il participa encore aux offensives de 1916 et de 1918 : il fut blessé de nouveau le 19 mai1918 au Mont Kemmel en Flandre belge. Ce lieu qui est de faible altitude (156m) domine cependant la grande plaine, ce qui en fait un point d’intérêt stratégique. Les Français y ont affronté des troupes d’élite allemandes et perdu plus de 5000 hommes. Le mont Kemmel pris par les Allemands en Avril 1918 leur fut enlevé seulement le 5 septembre. Marc -Marie avait 25 ans lorsqu’il sortit de cette terrible épreuve sur les champs de bataille les plus exposés, sans avoir été récompensé par l’attribution d’un grade.

Il avait été ainsi confronté à 20 ans à ce que les historiens et anthropologues considèrent aujourd’hui comme un cas extrême de violence sociale[2].  L’expérience n’altéra pas le comportement de cet homme intelligent et tolérant. Il resta passionné par la politique, antigaulliste parce que fidèle, obstinément, à la vision qu’avait eue son parti des objectifs de la Résistance.

Revenu en Corse, il épousa Marie Blanche Leonetti le 23 juillet 1921 à Olivese (Corse du Sud). Marie Blanche Leonetti était née le 16 août 1893 à Olivese, village situé à une trentaine de km de Serra di Scopamène. Le couple eut 4 enfants : Françoise- Antoinette, Marie- Catherine, Jean René et Baptistine Marie-Louise. Les trois premiers naquirent à Zerubia, village tout proche de Serra de 1922 à 1928 ; et la dernière en 1931 à Serra. L’ainée, Françoise- Antoinette avait donc 20 ans quand l’occupation italienne de la Corse commença.

Marc-Marie Vespérini était un militant communiste, clairement hostile au système clanique qui prévalait dans l’île, et particulièrement au très influent conservateur François Pietri, député de Corte, président du Conseil général de Corse, qui allait voter en faveur des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940 et deviendrait en octobre 1940 ambassadeur de France en Espagne – poste occupé par Pétain jusqu’en mai 1940 -.

Marc-Marie Vespérini avait 46 ans quand la deuxième guerre mondiale avait éclaté. La Corse était un enjeu de la guerre en méditerranée[3] : Mussolini la considérait comme une terre irrédente. Marc-Marie Vespérini qui était communiste, était résolument hostile au projet fasciste. Le parti communiste avait à peine 300 adhérents dans la Corse de 1939 et très vite, dès septembre 1939, après la dissolution de leur parti, plusieurs des dirigeants furent internés ou mutés sur le continent. Cependant, malgré leur isolement, les cellules communistes corses survécurent, s’opposèrent à Vichy, et s’isolèrent en ne cédant pas à la tentation du maréchalisme. Dans toute l’île se formaient des groupuscules souvent animés par le seul esprit patriotique. C’est par le journal communiste devenu clandestin Terre corse que fut diffusée l’idée d’un rassemblement populaire qui n’exclurait que les collaborateurs. Marc-Marie Vespérini s’engagea parmi les premiers dans une structure cloisonnée qui allait devenir le Front National : la base en était constituée de groupes limités à 5 hommes.

En juillet 1942, Arthur Giovoni, le responsable politique du parti communiste insulaire, rejoignit le village d’Azilone et choisit l’action clandestine. Mais le recrutement du Front National ne devint massif qu’avec l’occupation italienne en novembre 1942. C’était la plus dense des occupations en territoire français, avec l’arrivée de plus de 80 000 hommes pour une population qui n’atteignait pas 200 000 habitants. Dès le 12 novembre, le sud fut occupé par la division Cremona, des bataillons côtiers et une légion de Chemises noires venue de Sardaigne par Bonifacio. Cette occupation fut renforcée quand les Allemands, en juin 1943, installèrent au sud de Corte une brigade d’assaut SS prête à une jonction avec la 90° Panzer encore stationnée en Sardaigne. Dès lors, la résistance civile ne suffisait plus. Il fallut se préparer au combat. Mais il était impératif non seulement de recruter, mais aussi de se procurer des armes et de construire une structure solide si les résistants ne voulaient pas se contenter d’une fronde. Ils ne parvinrent à ce dernier objectif qu’en avril 1943, à la réunion de Porri en Casinca. Le cloisonnement à la base en groupes de 5 personnes fut maintenu. Mais le Front National, dirigé par un comité départemental, fut édifié comme une pyramide, avec des comités d’arrondissement et de canton.

Serra- di- Scopamène avait alors un peu plus de 1000 habitants. Le Front National de Corse, mouvement d’inspiration communiste, recruta dans ce canton environ 200 hommes et put compter sur l’appui d’une population majoritairement favorable.Plusieurs membres de la famille Vespérini furent des résistants actifs : Antoine,  le père de Marc-Marie Vespérini, Joseph son frère, Lucie sa sœur qui  ravitaillait le maquis et assurait des liaisons comme le faisaient aussi son fils Jean et sa nièce Catherine Vespérini-Ameodo.

À Serra-di-Scopamène, dès les débuts de l’occupation, les premiers groupes résistants de 5 hommes s’étaient formés avec Marc-Marie Vesperini, l’un des chefs de groupe, son frère Joseph Vespérini , Alphonse Vincentelli, François Susini, Antoine Susini, Pierre-Jean Milanini ;  quatre autres étaient originaires d’Aullène : Angelin Natali, Angelin Poli, Angelin Chiaroni, Marcel Benedetti [4].

Deux de ces hommes, Angelin Chiaroni et Pierre-Jean Milanini dénoncés, arrêtés, furent jugés le 28 août 1943 à Bastia pour espionnage militaire par le Tribunal militaire italien en même temps que Jean Nicoli et Jérôme Santarelli. C’était la dernière séance du Tribunal militaire italien qui siégeait depuis le 28 mars[5] . Ils furent condamnés à 24 ans de réclusion (peine exécutable en Italie) ; mais ils s’évadèrent, le premier pendant son transfert, put rejoindre les antifascistes italiens ; le second interné dans une prison romaine s’en évada à la faveur des combats.

Les résistants de Serra dépendaient du comité d’arrondissement de Sartène constitué par Jean Leandri, Simon -Toussaint Mary, Noël Galeazzi, Joseph Tramoni   qui comptaient parmi les initiateurs du Front National Corse.

 

Quant aux armes, elles leur arrivèrent par air et par mer grâce aux Missions de la France Libre. L’une, préparée à Londres, conduite par Fred Scamaroni, était arrivée en janvier 1943, mais ne survécut que jusqu’en l’arrestation et la mort de Fred Scamaroni en mars. C’est l’action de l’autre mission, organisée à Alger par le général Giraud, qui fut déterminante. Dès février 1943, la première livraison d’armes fut faite par le sous-marin Casabianca. Dans le sud, le premier parachutage, le 16 juin 1943, fut fait à Sio dans la vallée du Valinco proche de Sartène. Les radios venus avec les missions prenaient contact avec Londres et Alger. Toutes les  liaisons étaient périlleuses. Les résistants avaient choisi les terrains de parachutages. Le plus proche de Serra- di- Scopamène, situé sur le plateau du Cuscione, portait le nom de code « Ours » : les deux messages y annonçant des parachutages furent « les ours se suivent et ne se ressemblent pas » et « Octave n’est pas très malin ». Sur le Cuscione, en un lieu dit Cuciupurla situé à 1092m d’altitude et qui domine le village de Serra, une grotte accueillit parfois les résistants et leur servit aussi de cache d’armes. Mais ils furent souvent appelés assez loin de leur village ; ainsi ceux de Serra participèrent à plusieurs réceptions d’armes par mer au Travo sur la côte orientale. Il y avait environ 60 terrains en Corse, les parachutages s’intensifièrent en juillet.  Il fallait éviter les patrouilles italiennes, transporter et cacher les armes : mitraillettes, fusils-mitrailleurs, grenades, munitions. Marc-Marie Vespérini apportait à la résistance corse l’expérience précieuse d’un ancien combattant. Malgré le refus de l’attentisme qu’il partageait avec tous les communistes, il ne souhaitait pas encourager des initiatives individuelles exécutées sans aucune directive, qui amenaient une intensification de la répression. Aussi a-t-il critiqué le comportement de Dominique Lucchini, surnommé « Ribellu », un berger de son village d’origine. Cet ancien fusilier marin déjà brièvement incarcéré à Sartène après une altercation avec un soldat italien, avait rejoint le maquis de Serra di Scopamène.  Au cours d’une réception d’armes débarquées au Travo par un sous-marin, le 16 juin 1943, il fut interpellé par trois carabiniers et leur échappa après avoir abattu deux d’entre eux. Un exploit, certes, mais qui attisa une répression déjà forte. Les résistants de Serra- di- Scopamène, venus avec des mules, purent récupérer le stock d’armes le 16 juin.
Mais le lendemain, les hommes du contre-espionnage conduits par leur chef Virginio Sias réussirent à surprendre des chefs de la Résistance sud réunis à la Brasserie Nouvelle à Ajaccio. André Giusti et Jules Mondoloni furent tués. Jean Nicoli, responsable du comité cantonal ne dut la vie qu’à son retard[6]. Le 25 juin, le Ribellu monta une embuscade sur la route de Serra di Scopamène : trois carabiniers furent tués. François Susini participait à l’embuscade. Le 27 Jean Nicoli et Jérôme Santarelli qui préparaient un nouveau débarquement d’armes furent arrêtés.

Quand la capitulation de l’Italie fut annoncée à la radio le soir du 8 septembre 1943, le comité d’arrondissement d’Ajaccio était réuni en présence de Maurice Choury, membre du Comité départemental, qui prit l’initiative d’appeler à l’insurrection, conformément à la décision, prise au mois d’août, de ce Comité. Cela signifiait la distribution immédiate des armes restées cachées. Elle fut faite le 9.  Les actions armées étaient prévues le matin du 10. Pour Marc-Marie Vespérini et ses camarades de Serra la mission, en attente des secours d’Alger, était de bloquer les Allemands cantonnés dans l’Alta Rocca d’empêcher leur jonction avec les forces allemandes arrivées de Sardaigne qui déjà occupaient Bonifacio et Porto-Vecchio, de tenir le carrefour de Levie.

Les groupes de résistants de Serra agirent immédiatement pour isoler Quenza où les Allemands maintenaient un important dépôt. Isolement par la destruction des lignes téléphoniques et le barrage des routes : ainsi, le 11, un convoi allemand fut stoppé sur la route de Zérubia petit village situé à 4 km de Serra. Pour Marc-Marie Vespérini et ses compagnons, la journée du 15 septembre fut décisive : il s’agissait, avec les résistants de Zonza et de San Gavino di Carbini. de s’emparer du dépôt de Quenza ou de le détruire. Que feraient les Italiens ? Le gouvernement du Maréchal Badoglio venait de décider que désormais l’Italie considérait l’Allemagne comme une ennemie. Il était clair que les Chemises noires n’accepteraient pas cette décision. Mais il n’en fut pas de même des officiers du Regio Esercito. Le général Ticchioni qui était à Aullène, d’abord hésitant, fut sollicité par le lieutenant Pietri un jeune officier d’active qui dirigeait en ces journées les patriotes armés. Ticchioni disposait de batteries. Il céda et les résistants eurent ainsi un soutien de l’artillerie italienne. – Marie Vespérini a été de ceux qui étaient favorables à cet accord avec les Italiens qui ne faisait pas l’unanimité[7]. Or cette alliance permit la reddition de 200 Allemands. Le dépôt de Quenza fut pillé par la population. Marc-Marie Vespérini qui fit preuve en cette circonstance d’un rare désintéressement, ne rapporta qu’un casque allemand de la bataille.

La jonction prévue des forces allemandes échoua donc, d’autant plus que le lendemain 16  septembre une colonne blindée allemande venue de Porto-Vecchio, retardée par les barrages et les patriotes de Sotta au tunnel d’Usciolo, puis au col de Bacino, stoppée par la destruction du pont de la Roja, ne put arriver avec les chars à Levie : le combat y opposa les résistants de l’Alta Rocca, appuyés par une section de grenadiers italiens, aux Chemises noires et aux fantassins Allemands qui avaient réussi à pénétrer dans Levie. La bataille prit fin le 17 avec la décision des Allemands de revenir à Porto-Vecchio, non sans avoir fusillé à Carbini deux prisonniers, Louis Pini de Levie et Jérôme Comparetti, de Bonifacio.

Marc-marie Vespérini vécut à Serra jusqu’à son décès à 79 ans et ne renia jamais ses convictions communistes. Si on excepte les périlleuses années de la première guerre mondiale pendant lesquelles Marc-Marie Vespérini fut appelé à combattre jusque dans les Flandres belges, toute sa vie s’inscrivit dans le périmètre de l’Alta Rocca. Une région d’accès difficile, très forestière, desservie par des routes sinueuses et étroites. Elle aura été pour les résistants une zone de refuge que les Italiens n’ont jamais pu contrôler. Elle aura été aussi le réduit auquel se sont heurtées en septembre 1943 les troupes allemandes : faute d’arriver à franchir l’Alta Rocca, elles n’ont pas pu accéder à Ajaccio sur la côte ouest avant que n’arrivent les secours venus d’Alger.

Marc-Marie Vespérini était un homme intègre, respecté de tous. Il avait refusé de prévoir un service religieux pour ses obsèques. Le prêtre ne lui en fit pas grief et manifesta sa compréhension en disant à sa famille : « Vous n’auriez tout de même pas voulu qu’il termine sa vie par un acte de lâcheté ».

Hélène Chaubin.

 

[1] Site internet : Viaghja da paese à paese, consulté le 25 juillet 2020.

[2] Guy Laurans « Conflits historiographiques sur la grande guerre », in Etudes héraultaises, n° 52, 2019.

[3] Hélène Chaubin, Corse des années de guerre, éditions Tiresias, Paris, 2005, 134p.

[4] Archives de Maurice Choury communiquées par son fils Hyacinthe à Hélène Chaubin.

[5] Tribunal Militaire italien de Bastia (Haute Corse). Sentences 1943. Stato maggiore dell Esercito, Ufficio Storico, Roma.

[6] Virginio Sias, Il controspionaggio ltaliano in Sardrgna e Corsica-1943, editrice S’Alvure di S.Pulisci, Oristano, 1991, 153p ;,

[7] Maurice Choury, Tous bandits d’honneur, éditions Alain Piazzola, ajaccio, 2011, 295p

Hélène Chaubin, La Corse à l’épreuve de la guerre, éditions Vendémiaire, Paris, 2012, 287p.

Lieutenant de Peretti, témoignage recueilli par Marcel Santoni, in la Résistance en Corse, CD Rom AERI, 2007.

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