Lors d’une cérémonie organisée par l’association “B’nai B’rith Moshe Dayan” à Nice, le 29 janvier 2017, un hommage a été rendu -enfin, selon elle- à la population corse pour son comportement philosémite exemplaire, “aussi loin que l’on remonte dans l’histoire”, explique l’association. C’est méconnaître les nombreux films et débats consacrés à la Shoah par l’ANACR 2A lors des Rencontres-Cinéma-Histoire, en présence d’historiens et témoins patentés – celui de Serge et Béate Klarsfeld notamment, en 2006 ; c’était l’occasion de traiter du sort des juifs en Corse et du comportement des insulaires à leur égard. Pas tous philosémites comme veut le laisser croire “B’nai B’rith Moshe Dayan”. Les Corses “avec ses bons enfants et ses mauvais sujets”. Pas le sel de la terre, ni sa lie. Une attitude plutôt bienveillante, comme partout en France -3/4 ont survécu.
Selon la présentation de l’évènement qui en a été faite dans les médias, il reviendrait à la Corse, entre autres mérites, d’avoir eu un comportement exemplaire pendant la Seconde Guerre mondiale. Le fait qu’un seul juif (connu à ce jour) ait été déporté justifierait même, selon certains, qu’elle soit reconnue « Ile juste ». Mais à y voir de près, le raisonnement est spécieux. Comment expliquer alors que quelques centaines de Résistants, eux, ont été tués ou déportés par l’ennemi ? Est-ce à dire que les Corses s’en seraient désintéressé, pire : approuvé ? En vérité, en Corse, ni les représentants du gouvernement de Vichy en Corse, ni l’occupant italien, pas plus que l’allemand, ne se sont trop préoccupés des juifs qui étaient présents dans l’île. Trivialement, ils n’ont pas “mis la pression”. En revanche, ils se sont occupés des Résistants, et avec hélas quelques résultats.
S’agissant de la protection des juifs ou de l’antisémitisme durant cette période de la Seconde Guerre mondiale et celle de l’entre-deux-guerres, la Corse a eu « ses bons enfants et ses mauvais sujets » comme dit le poète, et tout compte fait, il en ressort globalement une attitude d « indifférence bienveillante » écrit l’historien Jérémy Guedj. A l’actif, des comportements méritoires mais au passif, on ne saurait le taire, un antisémitisme qui avait cours dans l’île : celui professé par quelques journaux, notamment ceux — y compris A Muvra, journal autonomiste et irrédentiste – financés par François Coty qui fut maire d’Ajaccio de 1931 à 19341https://resistance-corse.asso.fr/2011/06/26/francois-coty-un-passe-encombrant/; celui du « Bulletin diocésain » qui a distillé son antisémitisme jusqu’en 1942-19432; celui du parti de Doriot, le PPF, qui a compté jusqu’à 300 membres en Corse ; et bien d’autres faits qui démentent un philosémitisme généralisé tel qu’il est fantasmé depuis quelques années.
Exemplaires, le Corses ? Pas tous. Pour preuve, le témoignage de Jacob Ninio, (un des 57 relégués à Asco à partir de fin mai 19433) recueilli par Sixte Ugolini, le secrétaire de l’ANACR 2B : « Il n’y a pas eu de Juifs déportés hors de Corse4 mais notre existence était tout de même très difficile. Nous vivions dans l’angoisse et la peur. Bien que beaucoup d’insulaires aient été solidaires avec nous, je ne vous cache pas qu’il y a eu plusieurs dizaines de lettres de dénonciation adressées aux autorités ». Il poursuit : « Je tiens à dire tout haut et fort que la population locale, c’est-à-dire tous les villageois et toutes les villageoises d’Asco ont été sympathiques avec nous. Heureusement qu’ils étaient là. Ils nous ont beaucoup aidés matériellement et moralement. Ils nous apportaient des vivres ». Donc ni excès d’honneur ou d’indignité pour les Corses. Ils ne sont ni le sel ni la lie de la terre.
Antoine Poletti