Le bruit des déflagrations des fusillades meurtrières de ce 13 novembre 2015 à Paris a été entendu dans le monde entier. Sidération ! Puis, en écho, sur les stades, nous est revenu La Marseillaise, retrouvant pour la circonstance son aura d’hymne à la liberté. Toutefois, il s’est failli de peu qu’un stade fasse exception dans les pays occidentaux : celui de Furiani du Sporting club de Bastia dont on sait l’influence des nationalistes corses qui s’y exerce. Pas toujours avec bonheur pour les résultats sportifs. Mais pas seulement sportifs. « Le drame de Furiani » – double billetterie, effondrement de la tribune et des dizaines de morts et blessés – avait révélé une gestion financière douteuse. Déjà secoué par ces affaires, il s’en est fallu de peu que les supporters les plus fanatisés de l’anti-France abîment un peu plus l’image du club en refusant de s’associer à l’initiative prise par la Fédération Française de Football et d’autres fédérations de faire jouer l’hymne national à l’ouverture des matchs qui ont suivi les attentats terroristes.
La Marseillaise, toute une histoire !
Pour rappel : La Marseillaise a surgi de la Révolution, en 1792. Au lendemain de Valmy, il a supplanté le Te Deum et le Domine, Salvum fac regem1Dieu sauve le roi. Au lendemain de Valmy, le général Kellermann demande à Servan, ministre de la Guerre, l’autorisation de faire chanter le Te Deum. Réponse du ministre : ” La mode du Te deum est passée, il faut y substituer quelque chose de plus utile et de plus conformes à l’esprit public : La Marseillaise. (Réf. “La Marseillaise” Frédéric Robert. Imprimerie Nationale Éditions. pp. 31, 32). Mais les contempteurs de le la Révolution le contestèrent aussitôt. Pour les dévots, il était impensable d’en changer ; les Muscadins et la “Jeunesse dorée”, eux, voulaient y substituer “Le réveil du peuple” ; l’Empire lui préféra “Veillons au salut de l’Empire” ; et d’autres encore au 19ème siècle, continuèrent à le contester : proscrite La Marseillaise mais toujours ressuscitée lors des fièvres révolutionnaires de 1830 et 1848. … Jusqu’au régime de Vichy qui avait adopté “Maréchal nous voilà“, tolérant éventuellement une Marseillaise amputée de ses strophes jugées trop révolutionnaires. La Marseillaise fut même contestée par les organisations ouvrières qui lui préféraient “L’Internationale“, surtout après la guerre 14-18 et jusqu’au au milieu des “années trente”. La rectification vint après le coup de force du 6 février 1934 et l’avènement du Front Populaire qui scella, dans la classe ouvrière, la réconciliation des deux hymnes.
La Marseillaise, à l’arraché.
En dépit d’un prestige terni par des guerres de conquêtes coloniales menées au son de La Marseillaise, en dépit aussi du chauvinisme cocardier que ce chant a servi parfois, il s’imposa quand même comme l’hymne des révolutions en Europe et ailleurs. Et pourtant il s’en est fallu de peu que le stade de Furiani soit le seul d’Europe où ne retentisse l’hymne révolutionnaire. Les dirigeants du SECB dont on connait les sympathies politiques voulaient lui substituer un chant religieux d’origine napolitaine, le Dio vi salve Regina des nationalistes corse. Un air de déjà vu quand les dévots de l’ancien régime préféraient le Domine, Salvum fac regem à La Marseillaise (voir supra). Mais c’était sans compter sur une large réprobation soulevée par cette décision. Plus encore, les dirigeants du club pouvaient craindre la mise à l’index par l’Europe entière (et les remerciements de Daech en prime). Le match étant perdu d’avance pour le SECB, les dirigeants ont reculé. Contraints et forcés, ils firent exécuter La Marseillaise -à contre-cœur- et le Dio vi salve Régina. Un match nul, à l’arraché !
À ceux qui ont refusé d’entrer au stade pendant l’exécution de l’hymne français, des jeunes, on serait tenté d’emprunter les paroles de Jésus rapportée par la Bible : “Père, pardonnez-leur ils ne savent pas ce qu’ils font.” Plus sérieusement, aux dirigeants du club, ce ne sont pas des paroles d’évangiles ou bibliques qu’il sied de rappeler mais bien des faits avérés, un peu d’histoire quoi ; ces temps où l’occupant nazi et fasciste interdisait La Marseillaise.
La Marseillaise, trait d’union avec la résistance italienne.
Jérôme Santarelli, arrêté en même temps que Jean Nicoli et qui fut déporté et interné dans le sud de l’Italie. A la faveur de la confusion et de la débandade de ses geôliers fuyant à l’avancée des Alliés, Jérôme avait pu échapper à ses gardiens. Lors de son errance, il rencontre des résistants italiens qui, méfiants, après bien des vérifications, le conduisent au chef de la Résistance locale qui était caché dans une montagne proche. C’était un professeur de français. “Après quelques paroles de bienvenue, dans un élan de fraternité, nous avons entonné La Marseillaise” racontait J. Santarelli. Chanter La Marseillaise, interdite par les nazis et fascistes qui abhorraient la Révolution française, c’était résister. Pour la circonstance, durant les “Années noires”, comme en janvier et novembre 2015, la flamme universaliste de La Marseillaise se rallume chaque fois au souffle des vents mauvais. Concordance des temps.
La Marseillaise, trait d’union des Free French avec les Alliés.
Comme Jérôme Santarelli, l’historien Jean-Louis Crémieux Brilhac témoigne2Dictionnaire historique de la Résistance. Ed. Robert Laffon, 2006. Pp 951, 95/mfn] qu’au contact des populations alliées, les Free French (Français Libres) redécouvraient l’extraordinaire popularité internationale de La Marseillaise qui incarnait “une certaine idée de la France”. Il relate la libération des prisonniers français de 1940 (dont il était) et qui ont pu s’évader des prisons allemandes via l’URSS passée dans le camp Allié après la rupture du pacte germano-soviétique. Les prisonniers quittent leur camp soviétique à l’automne 1941, encouragés par des prisonniers polonais qui entonnent une “Marseillaise mieux chantée que la nôtre” dit Jean-Louis Crémieux Brilhac. Après quoi, les anciens prisonniers français embarquent sur un navire anglais et : ” Quand le premier met le pied sur la passerelle, c’est tout le navire britannique, au-dessus de nous, qui entonne La Marseillaise. “
La Marseillaise, ce chant qui montait des camps et des prisons.
La Marseillaise fut aussi le chant des manifestants quand ils bravaient son interdiction par l’occupant ; le chant qui montait des prisons et des camps ; celui que les condamnés à mort chantaient pour aller au poteau d’exécution ; que certains chantaient même, à l’ultime instant de leur vie, face au peloton d’exécution. “Dieu me donnera la force de braver la souffrance. Si je dois mourir fusillé, ce sera en chantant La Marseillaise.” écrit Guy Flavien, encore libre à ses parents. “On leur chantera dans la gueule…” dit ce compagnon d’André Frossard avant son exécution. France-Bloch Sarazin a rapporté que c’est en chantant La Marseillaise qu’elle et ses infortunées compagnes sont accueillies par leurs codétenues à leur retour du tribunal qui a confirmé leur condamnation à mort.
Danielle Casanova, La Marseillaise avant d’entrer au camp d’Auschwitz Birkenau.
On se rappelle La Marseillaise entonnée par notre compatriote Danielle Casanova et ses deux cent trente compagnes d’infortune déportées à Auschwitz-Birkenau. Après trois jours de voyage, le convoi se présente au petit matin du 27 janvier aux portes du camp. Elles sortent des wagons à bestiaux où elles étaient entassées et découvrent, hagardes, un décor blafard, sinistre. Elles sont assemblées comme un troupeau sous les coups de matraque des SS qui mêlent leurs hurlements à ceux de leurs chiens. Pas question de rentrer en courbant l’échine ! Dans un sursaut de dignité, Danielle se tourne vers sa camarade Raymonde Salez, dotée d’une voix plus puissante que la sienne, pour qu’elle entonne La Marseillaise.
“En 1946, écrit Bruno Leroux, pour la première fois, la nouvelle Constitution explicite le statut d’hymne national de La Marseillaise (titre premier, article 2). C’est reconnaître qu’elle a trouvé, grâce à la Résistance, une nouvelle légitimité, dans la continuité du Front populaire.”2Dictionnaire historique de la Résistance. Collection Bouquins. P. 951 à 953.. Une légitimité acquise avec le sang de ses martyrs. Ces martyrs dont la Corse a sa part. Les tiffosi et les dirigeants du club de Bastia feraient bien de s’en souvenir.
Antoine POLETTI