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"La Résistance corse, entre histoire et récupération.

Hubert Lenziani, historien, enseignant à Bastia, revient sur le documentaire de Jackie Poggioli diffusé sur FR3 le 7 janvier 2014, "La Résistance vue à travers de deux de ses héros" ; en l'occurrence, Jean Nicoli et Fred Scamaroni. Dans un article à paraître dans le prochain bulletin de l'ANACR 2B, il porte un regard critique sur le documentaire et met en garde comme le faisait Marx et Engels (1) sur la dénaturation des faits par "la spéculation, en faisant de l'histoire récente le but de l'histoire antérieure" (1). Extraits.

Nicoli Scamaroni médaillon"Ce héros et martyr [Jean Nicoli] est-il mort principalement pour la Corse, conjoncturellement pour la France, idéologiquement pour son parti ? Ce sont les deux premiers termes du triptyque qui, aujourd'hui, nourrissent un débat dont il faut clarifier les aspects et démasquer les motivations profondes.[...] ...une double motivation a déterminé l'action résistante : vaincre un occupant afin de libérer des peuples et territoires asservis ; éradiquer des forces idéologiquement malfaisantes afin de restaurer des valeurs jugées fondamentales pour la civilisation.
[...]En Corse, l'action résistante a, comme nous l'avons souligné plus haut, dépassé les clivages partisans, du fait de la constitution d'un Front national – avant-gardiste - sur le territoire métropolitain. Cette démarche était nécessaire, eu égard à la densité d'occupation imposée à l'île : 94 000 soldats italo-allemands, soit un occupant pour deux habitants (cela correspondant, au regard de la population française de 1939, à 1 3000 000 de soldats allemands sur le sol continental). Unis dans un même élan, les « combattants de l'ombre » ne peuvent se voir imposer, après coup – une fois le dénouement connu -, une dualité mémorielle, communiste/gaulliste, voire communiste/nationaliste, comme le suggère le documentaire diffusé dernièrement sur Via Stella,   lequel était consacré aux portraits croisés de Jean Nicoli et Fred Scamaroni. Le premier et le second avaient pour seul et unique objectif, par delà leurs croyance et idéologie, la libération de leur île, agrégée, administrativement, au territoire national.

Vouloir opposer les mémoires, c'est dissocier de l'élan commun, les différents acteurs de la Résistance, conduisant ainsi à des écritures de l'histoire, davantage basées sur des partis pris que sur l'appréhension, déjà difficile, de la vérité scientifique. [...] Arthur Giovoni, un des principaux dirigeants du Front National, évoquant l'action de la Résistance corse, déclinait les trois objectifs que celle-ci s'était fixés : chasser l'occupant, remplacer le régime de Vichy, donner la parole au peuple. Dans cette optique, des années plus tard, il confirmait : « La Résistance corse n'appartient à aucun parti, elle appartient au peuple ».

[...] En observant et en analysant les termes de l'argumentation développée dans les lignes qui précèdent, on ne peut que s'interroger sur la nature implicite du discours qui sous-tend le reportage consacré au parcours résistant de Jean Nicoli, quant à ses motivations profondes.

[...] La Résistance ne peut-être, de nos jours, la caisse de résonnance d'un quelconque courant idéologique, voire d'un discours orienté qui prétendrait à une réécriture de l'Histoire, remettant en cause les motivations, communément admises en leur temps, de ceux qui s'étaient engagés dans le dur combat de la clandestinité.

[...] Le devoir de mémoire impose, avant tout, un devoir d'histoire, c'est-à-dire celui qui allie souci de vérité scientifique, quelle qu'en soit la charge émotionnelle, et détachement vis-à-vis de toute intrusion idéologique, partisane ou affective.
C'est à l'aune de ce principe que doit se faire l'étude de la Résistance corse, afin que cet événement prenne toute sa dimension symbolique dans la longue histoire de notre île, et, surtout, conserve son rôle de référence unitaire dans l'esprit des générations actuelles et futures."

                                                                               Hubert Lenziani

(1) "L'idéologie allemande". K. Marx et F. Engels. Ed. sociales. 1968. p.65

Posté par antoine