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Le groupe d'Azilone Ampaza

Jourdan Giacomini raconte

A l’occasion de l’inauguration du monument aux morts du village d’Azilone, le 16.01.2004, Jourdan Giacomini, ancien Résistant, originaire du village, a relaté dans l’allocution qu’il a prononcée, ce que fut l’activité des Résistants d’Azilone et de la région à l’entour. Extraits du texte publié sur son site.

Le goupe d'Azilone

(...) Ce groupe de Résistants d’AZILONE était bien à l’image de notre démocratie française : autour de l’initiateur communiste on y trouvait toutes les convictions politiques et toutes les formes de pensée. A côté du communiste Arthur il y avait, entre autres, le royaliste Charles SORBELLA, ancien maire. Ainsi agissaient ensemble «celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas».
Personnellement, j’avais eu l’opportunité et la chance d’écouter en direct l’appel du Général DE GAULLE le 18 juin 1940 : je n’avais pas encore 16 ans, mais l’appel du Général a fait naître en moi, non seulement l’espoir mais la ferme volonté d‘engagement. Permettez moi de citer les noms de mes compagnons, permettez moi de citer tous ceux qui à mes yeux ont été les premiers actifs :

  • GIOVONI Arthur Colonel F.F.I. Compagnon de la Libération
  • CARLI François Capitaine F.F.I. Adjudant du réseau «Pearl Harbour»
  • PIERI Don Jacques Maire
  • SORBELLA Charles ancien Maire
  • BOZZI André
  • BOZZI Antoine
  • CARLI André
  • CARLI Charles
  • ETTORI Philippe
  • FOATA Fernand
  • GIACOMINI Paul
  • GIACOMINI Jourdan
  • GIOVONI Benjamin
  • PIERI Paul (dit Lolo)
  • SORBELLA Michel Ange
  • ETTORI Philippe adjudant de gendarmerie en retraite était le responsable militaire du canton .

Moins on en savait, moins on courait le risque d'en parler

Dans le groupe nous nous connaissions tous, mais chacun ne savait que ce qu’il lui était nécessaire de connaître … nous n’avions rien à craindre de la population mais, au contraire, tout à attendre d’elle, c'est-à-dire l’efficacité et le silence. Ainsi, lorsque François CARLI et André BOZZI étaient au rendez vous du sous marin «CASABIANCA» à la baie d’ARONE, en février 1943 j’ignorais personnellement l’existence et la date de cette mission : je n’ai appris tout cela que lorsque l’opération était terminée …moins on en savait, moins on courait le risque de parler et plus on était efficace. Par contre, je savais notre attente de livraison d’armes par mer et par air et, comme tous les membres du groupe je connaissais en particulier le message :«les truites du torrent sont délicieuses» qu’allait prononcer le speaker de «radio Londres» pour nous fixer rendez vous au lieu dit «I CATTAREDI» (côte 844) afin de recevoir les parachutes…

La réception d'un parachutage

Ainsi, le soir du 16 juin 1943, après avoir participé à AZILONE (chez les PIERI) à une réunion clandestine avec André GIUSTI, je me trouvais à AMPAZA et j’ai pu avoir la certitude que des officiers italiens avaient eu connaissance de notre message et de sa signification.

Dans la nuit, malgré le couvre feu, empruntant les raccourcis peu fréquentés par les occupants, je retourne à AZILONE chez Don Jacques et Lolo PIERI : ils convoquent aussitôt d’autres responsables (François CARLI et André BOZZI) et décision est prise: il faut absolument changer le libellé du message !

A la «Serra», arrivé d’ALGER par sous marin, se cachait, muni de son poste émetteur un spécialiste radio. Son nom de combat était GABRIEL… je ne lui ai jamais connu d’autre nom: il était l’annonciateur ! Malheureusement son poste venait juste de tomber en panne; il fallait procéder autrement :
Mon frère Paul et moi même étions alors inscrits comme élèves libres en classe terminale au Lycée d’AJACCIO et à ce titre nous avions obtenu, à la suite d’une demande formulée par notre père auprès du commandement italien à SAINTE MARIE SICCHE, des laisser-passer en vue de nous rendre à AJACCIO pour subir les épreuves du baccalauréat qui commençaient le lendemain 17 juin. Je propose à mes compagnons d’accomplir la mission en prenant contact avec Jean NICOLI par l’intermédiaire d’André CARLI, qui, pour les besoins de la cause avait en gérance, en compagnie de Néné FRANCHI, la Brasserie Nouvelle 50 cours Napoléon à AJACCIO … J’ai dû plaider pour convaincre mes compagnons qu’en la circonstance, mon frère Paul et moi même étions tout désignés pour cette tâche :
munis de laisser-passer délivré par les autorités d’occupation et de plus, puisque j’étais le plus jeune du groupe, imberbe et à l’allure de gamin, l’ennemi ne pourrait voir en moi que l’écolier que j’étais…

J’ai réussi à emporter la décision à la condition posée par Don Jacques PIERI : même dépourvu de « laisser passer », son frère Lolo nous accompagnera. Ainsi fût fait. Le lendemain, 17 juin 1943, nous partons tous les trois pour AJACCIO. Nous décidons d’un commun accord et afin d’écarter toute suspicion de l’ennemi, que mon frère (il était réfractaire au S.T.O. et passerait plus facilement inaperçu dans la foule des lycéens) se présenterait au Lycée en vue des épreuves; Lolo et moi même verrions Jean NICOLI. Le 17 juin au soir notre mission était accomplie: Jean NICOLI décidait de faire donner des instructions radios afin que notre message devienne :« le jeune matelot aime toujours la mer ; abritez vous sous mon parapluie »
Cette journée du 17 juin devait se terminer tragiquement : à peine Lolo et moi même venions de sortir de la Brasserie que les policiers de l’O.V.R.A ( équivalent italien de la GESTAPO ) y pénétraient : Jean NICOLI et André CARLI réussirent à sortir indemnes, Néné FRANCHI fût arrêté, André GIUSTI et Jules MONDOLONI furent abattus; un policier italien au moins fit partie des victimes.

Vers la fin juillet ou les premiers jours d’août 1943 (le jour précis n’est plus dans ma mémoire) le speaker de Radio Londres donne le message attendu. Michel Ange SORBELLA vient au maquis nous avertir. Les groupes des communes environnantes nous prêtent main forte: les armes arrivent enfin en grand nombre et sont distribuées.
Etaient présents, entre autres,

  • pour CORRANO et ZEVACO : Décius PERALDI et Angelin POGGI
  • pour ZIGLIARA : Loulou PASQUINI , Dominique ASTOLFI et Noël COSTA
  • pour FORCIOLO : Ange François POLVERELLI dit Coco et Charles BARTOLI
  • pour SAINTE MARIE SICCHE et GROSSETO : le gendarme en retraite VOGEL et son fils, Pierre COTI, Dominique EMILLY, Paul DUCANI, Jeannot ORSINI, Jean Baptiste GIANNESINI et Joseph Antoine GIANNESINI .

La Résistance ? Il faudrait citer la population entière.

Il importe aussi de préciser le dévouement de Coco POLVERELLI qui, venant nous ravitailler au maquis, plongeait dans le TARAVO et ajoutait à notre maigre menu des truites que, seul, il avait l’art d’attraper avec simplement ses mains nues.
Comment oublier de citer les diverses missions accomplies par Antoine CANAVAGIO de CAMPO et Nicolas BOCCOGNANO de FRASSETO.

Tout le village d’AZILONE a participé à l’action libératrice et pour être complet il faudrait citer la population toute entière ! Entre autres, les familles De la FOATA Dominique et De la FOATA Joachin; propriétaires des pressoirs d’huile et moulins à blé et châtaignes ils avaient pris en charge l’intendance. Sans eux rien n’aurait été possible et il va sans dire que tout nous était fourni à titre gracieux : refusant la nationalité italienne, ils voulaient tous rester français et cela suffisait à motiver leur engagement.

Comment ne pas parler de ceux qui pour des raisons de tous ordres avaient été dans l’impossibilité de rejoindre les maquisards, tel FOATA Sébastien qui, le jour même de la libération, s’engagea dans le « Bataillon de Choc » avec André BOZZI. Comment oublier surtout ceux que j’ai connus, qui sont partis et ne sont jamais revenus tels BENVENUTTI Dominique et SORBELLA Octave ?

Après l’attitude héroïque de GIUSTI et MONDOLONI le 17 juin 1943, les italiens effectuent à PETRETO une arrestation massive de patriotes; ils vont tenter de répéter l’opération à AZILONE et choisissent d’agir le jour de la fête nationale.

Le 14 juillet 1943, les chemises noires, en provenance de SAINTE MARIE SICCHE, d’une part et d’OLIVESI d’autre part (il n’y avait pas de troupes ennemies stationnées ici en permanence) encerclent la commune. Leur manœuvre est détectée par des guetteurs (le précédent de PETRETO nous avait servi) qui donnent l’alerte …Seuls Jean Marie BOZZI à AZILONE et Pierre QUILICI à AMPAZA sont arrêtés et déportés. L’ensemble du groupe l’a échappé belle !

Un seul but, la victoire pour Libérer la Corse et libérer la France entière.

Le 08/09/1943, jour de la fête patronale d’ AZILONE, dès la capitulation de l’Italie, nous avons, de notre seule initiative, quitté le maquis puis pénétré dans le village et tous les hommes valides ont pris les armes; il s’agissait d’organiser la lutte avec les villages voisins et faire barrage au passage éventuel des troupes allemandes qui venant de Sardaigne iraient vers AJACCIO ou vers BASTIA en empruntant le col de VERDE.

Comment savoir les intentions de l’Etat Major allemand ? De toute façon, la RESISTANCE était une action démocratique ! Nos armes étaient des armes de soldats, sans uniformes certes, mais volontaires pour le combat libérateur.

La précision s’impose: il n’a jamais été question de servir faction ou communautarisme … chacun de nous n’avait qu’une seule pensée : libérer la CORSE et par là même la FRANCE.

L’occupation ennemie nous avait privée de tout recours démocratique; la seule possibilité d’action patriotique était dans le recours aux armes, avec, bien sûr, l’appui de la population toute entière…
Même en limitant mon témoignage à notre micro région, je ne peux citer tous les actes de bravoure. Je cite simplement quelques compagnons :

  • François CARLI qui a accompli les missions les plus dangereuses : débarquements de sous marin , parachutages , transports d’armes
  • André BOZZI qui a souvent accompagné et assisté François
  • André CARLI qui, lorsque Néné FRANCHI, accusé d’avoir tué un policier italien le 17 juin à AJACCIO , risquait la peine de mort, a adressé au Tribunal Militaire italien une lettre accompagnée de sa photo d’identité en revendiquant cette action… et c’est ainsi que Néné eut la vie sauve …

Il s’impose aussi de rappeler ici à AZILONE, à la gloire d’Arthur, ce que rapporte Maurice CHOURY : «Au début d’Août 1943, un agent… de COLONA d’ISTRIA nous prévient que le colonel de chemises noires CAGNONI désire entrer en rapport avec les patriotes. Ruse de guerre ? Provocation ? Après délibération du Conseil Départemental GIOVONI est désigné pour prendre les risques de la rencontre qui a lieu le 11 Août 1943 dans l’arrière boutique du débit de tabacs de Joseph GAMBOTTI, boulevard Auguste GAUDIN à BASTIA.»

Au cours du contact, «le colonel expose les raisons de son geste … Fils d’un Sénateur républicain de Romagne, il est démocrate … il s’engage à venir en aide aux patriotes par tous les moyens en son pouvoir» et fournit de précieux renseignements concernant «l’emplacement des unités italiennes, leurs mouvements, leur armement».

Le 5 Septembre, avant de combattre avec son régiment les troupes d’Hitler, il tient ses engagements: il va lui même, utiliser un véhicule de l’armée italienne pour conduire LUC (Arthur GIOVONI) de BASTIA au golfe de LAVA. C’est là qu’avec l’aide de LORRAINE (Henri MAILLOT) et de quelques autres, Arthur, convoqué par l’Etat Major du général GIRAUD embarquera sur le CASABIANCA pour rejoindre Alger avec les renseignements obtenus.

Permettez moi, Mesdames et Messieurs d’ajouter un témoignage très personnel, témoignage relatif à toute la CORSE : aussi tôt après la libération, Engagé Volontaire pour la Durée de la Guerre j’ai rejoins à ALGER les Forces Françaises Libres et là, j’ai eu l’immense joie de retrouver la plupart de mes camarades du Lycée d’ AJACCIO. Comme moi, et avec moi, ils ne visaient qu’un seul but: LIBÉRER LA FRANCE TOUTE ENTIÈRE.

Je voudrais aussi ne pas oublier de rendre hommage et dire toute ma reconnaissance à une grande dame de ce village qui, elle aussi a disparu. Elle a été ma première maîtresse d’école; elle exerçait ses fonctions au hameau d’AMPAZA : tous les habitants de la commune auront reconnu Madame DE LA FOATA qui a su éveiller en nous l’esprit critique, nous apprendre en particulier l’amour de la langue française, et par là même, l’amour de la France.

Pour terminer mon témoignage, je vais citer Arthur lui même en rappelant la conclusion de son intervention, à AJACCIO, le jour de la célébration du cinquantenaire de la Libération de la CORSE : «La Résistance n’appartient ni a un seul parti, ni a un seul homme, elle est l’œuvre du peuple tout entier.»

Intertitres ANACR 2A pour la mise en ligne
Posté par cabrio2b