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A la tribune de Corse-Matin : Ponte Novu plutôt que Berlin

Pour Corse-Matin le plus important à retenir dans l'actualité du 8 mai ce sont "Les patronymes corses..." - c'est son titre de une. Corse-Matin a choisi aussi pour son édition du 9 mai de porter à la une, en tribune, photo légendée à l'appui, l'anniversaire de la défaite des troupes de Pascal Paoli face aux troupes du roi de France Louis XV.

Une_Corse_matin La cérémonie pour l'anniversaire de la signature, à Berlin, de la capitulation de l'Allemagne nazie, ce même 8 mai, y figure dans la sous-tribune de gauche avec un renvoi à un article en page intérieure où elle occupe un 1/4 de page, celle de Ponte Novu une pleine page. "Il n'y pas photo" entre les deux évènements dit-on trivialement. Mais tout dépend de l'objectif dont est muni votre appareil. Pour le souvenir de l'issue heureuse (et douloureuse) de la fin d'un conflit mondial qui a embrasé la planète (60 millions de morts) et où se jouait le sort de l'humanité, il vous faut un objectif grand angle et prendre de la hauteur pour une vue d'ensemble, panoramique. Mais au lieu de çà, Corse-Matin, "[nous] fait voir du pays natal jusqu'à loucher" comme chantait Georges Brassens dans La ballade des gens qui sont nés quelque part. Et suivent, en page intérieure, de surprenantes critiques de la cérémonie pour l'anniversaire de la Victoire à Ajaccio. "Une cérémonie ritualisée à l'extrême" juge le journal. On aurait aimé savoir en quoi ? Un rite trop républicain à Ajaccio ? alors que la cérémonie de Ponte Novu lui agrée en dépit de la mise en scène avec costumes d'époque, procession et et bénédiction rituelle de l'Église. Si une cérémonie est la forme solennelle accordée à un acte important de la vie sociale, l'appréciation peut varier selon l'importance qu'on accorde à tel ou tel acte. Corse-Matin a fait son choix : c'est Ponte-Novu plutôt que Berlin. (1)

Quelles sont les critiques faites au message de la secrétaire d'État auprès du ministre des Armées,Mme Darrieusecq ?

* Le message n'a pas fait mention de la bataille du Monte Cassino. C'est vrai. Seuls ont été évoqués les débarquements de Normandie et de Provence. Le message aurait pu citer bien sûr Cassino, mais aussi alors Le Belvedere, Le Garigliano, le débarquement à Naples, Bir Hakeim, les aviateurs de l'escadrille Normandie-Niemen … et tant d'autres théâtres d'opérations. Elle n'a pas cité Stalingrad (pertes militaires évaluées à près d'un million + 300.000 civils tués), Iwo Jima, Koursk, Guadalcanal, la prise de l'ile d'Elbe, et tant d'autres batailles. Mais rappelons que la lecture du message ne dure que dix minutes. Citons en quand même un extrait : "  A tel endroit, la liberté portait l’uniforme français. A tel autre, celui des armées alliées. Ici, l’action des maquis était décisive. Là, l’action commune des soldats et des résistants emportait la décision."

* Le message a oublié les torturés, les fusillés et les déportés. Que dit le message de la secrétaire d' État ? " La France se souvient des déportés qui ont souffert de la barbarie et des victimes des camps de la mort. La Nation n’oublie pas tous ceux qui ont subi les conséquences du conflit : les prisonniers, les victimes civiles, les veuves et les orphelins."

* Le message n'a pas fait mention des maquis de l'Alta Rocca et des combats de la Résistance. La Corse serait donc, selon Corse-Matin, une fois encore victime de l'ingratitude de l'État français. Plus sérieusement, mais comment prétendre que dans un message à la nation française, lu en moins de dix minutes, soient cités la Résistance et les combats de l'Alta Rocca. Et pourquoi alors ne pas  citer alors le plateau des Glières , le Vercors, le Mont Mouchet et tant d'autres hauts lieux de la Résistance où les morts se sont comptés par centaines ? Les cérémonies ne manquent pas en Corse pour célébrer la Résistance insulaire et ses figures emblématiques : Scamaroni, Nicoli, Bozzi, Griffi, Vincetti, Giusti et Mondoloni, D. Casanova et tant d'autres.  Et pourtant combien de cérémonies du 9 septembre à Ajaccio, jour anniversaire de l'insurrection, combien d'hommages aux Résistants se déroulent sans la présence d'un journaliste de Corse-Matin ? sans qu'il en soit toujours fait état dans le journal ? Quand ce n'est pas la confusion entre le doute méthodique nécessaire à l'élucidation des faits historiques et la suspicion, comme on a pu le lire dans un supplément Settimana de l'hebdomadaire, intitulé "Mythes et réalités de la libération de la Corse"; comme si cette histoire n'était qu'un sac à vider de forfanteries, de gloires usurpées, de mesquines lâchetés. Certes, la Résistance n'est pas la légende dorée d'une rassurante histoire -vision de l'après-guerre -, mais pas non plus un livre noir qui en prend le contre-pied (2). Il est trop facile - et c'est tendance aujourd'hui pour faire le buzz - de "préférer un quart de vérité qui scandalise à trois quarts de vérité défraîchie par l'usage". (3)

Ramener la portée d'un message pour saluer un évènement mondial à de telles critiques, c'est - qu'on nous pardonne cet anachronisme déplacé à la veille des élections européennes - faire une querelle d'Allemand.

 A.P.

(1) Ce fut le choix aussi de FR3 Via Stella.

(2) Voir l'éditorial de l' ANACR 2A "La Résistance, ni légende dorée ni roman noir" en réponse au dossier du supplément hebdomadaire Settimana du 2 octobre 2015 :  "Mythes et réalités de la Libération de la Corse".

(3) Germaine Tillion. Le Monde, 8 juin 1971

Posté par antoine